Extrait chapitre 2 - L'ange rouge
...Le démiurge des Enfers habitait le 200e sous-sol d'une tour enterrée aux confins abyssaux, seuls atteignables par les malandrins et les malveillants de la pire espèce. Toujours en flammes et des mieux fréquentés par une racaille haut de gamme, ses quartiers recouvraient une grande partie de la planète qui l'abritait. Silencieux, Satan faisait les cent pas dans sa salle du trône aux flammes mordorées, enrichies de quelques élégantes volutes de fumée soufrées. Le sol était soyeux, ardent, à la limite de la fusion. Aux murs rougeoyants, taillés dans la roche, s'alignaient les damnés au service de leur maître. Se frottant les mains aux ongles acérées, Satan réfléchissait à l'ordre du jour de son futur Conseil des Sinistres. Recruteur hors pair, le patron des patrons avait toujours su sélectionner ses coupe-jarrets à l'âme obscure. Le summum épouvantable du genre humain. Il avait également un goût immodéré pour les fêtes orgiaques, les guerres bien saignantes et les escrocs de grand calibre.
Beaucoup de petites entreprises ou de très grandes multinationales avaient déjà travaillé pour lui. Elles étaient sous contrat Satanique. Parmi les innombrables sollicitations qui lui parvenaient,
Satan recevait celles de fabricants d'armes avec licences gouvernementales, mais il ne dédaignait pas les trafiquants à la petite semaine à condition que leur production de drames sanglants soit remarquable. Il aimait aussi les artistes à la dérive, prêts à n'importe quelle soumission ou compromission pourvu qu'ils vendent leurs réalisations. Le PDG en banque route l'attirait également. Surtout lorsqu'ils étaient en déroute. Enfin, il trouvait très séduisantes les starlettes effeuillées et moult consommées. Notamment lorsqu'elles n'avaient jamais été aimées.
À cette époque, notre monde était tellement mal-en-point, que Satan avait réussi à faire signer des contrats dans divers pays à des gouvernements entiers. En contrepartie, les pouvoirs pourrissaient la vie de leurs administrés à coup de régression sociale, de mensonges savamment distillés et de fausses promesses. Le monde avait tellement basculé dans le libéralisme, qu'il n'existait plus que deux classes bien distinctes : les très riches et les très pauvres. Personne ne le savait, mais Satan se régalait devant tant de naïveté de la populace à la dérive. Immuable maître de cérémonie, il chantait sur Marilyn Manson quand un tanker se déversait. Ou s'enivrait à la Smirnoff tiède en écoutant claquer les kalachnikovs tchétchènes dans les théâtres de Moscou. Grand bienfaiteur des corrompus, il avait un faible pour les bûcherons qui massacraient, à grands coups rageurs de tronçonneuse les derniers vestiges de la forêt amazonienne. Siégeant sur une pierre de lave refroidie, Satan demanda d'entrer au damné qui patientait dernière la porte capitonnée en cuir de Cordoue Sarrasine. Courbant l'échine, le détestable poussa l'ouverture à double battant. Il avait la tête servilement basse et ses yeux fixaient ses pieds couverts durillons sales. Personne n'avait le droit de regarder Satan et le sbire s'en gardait bien. Il s'avança rapidement, tel le serpent sur le sable.
— Salut, Jack ! sourit joyeusement Satan en découvrant ses redoutables dents pointues.
Il semblait des plus heureux.
— Écoute ça ! La fillette à son papa a décidé de leur dire la vérité… toute la vérité… rien que la vérité ! Je l'adore, celle-là. C'est pire que quand on était à la grande école. Si elle se figure que je vais la laisser faire, c'est qu'elle est encore plus naïve que je ne l'ai jamais supposée.
De quoi me parle-t-il ? cherchait à savoir silencieusement l'Éventreur, alias le couteau le plus précis de l'histoire du crime. L'épouvante des criminologues depuis des générations.
Claquant dans ses doigts, Satan fit apparaître l'image de Dieu sur les quatre murs de son antre.
— Elle a totalement pété les plombs, la donzelle ! Il exultait. Et tel que je la connais, elle se demande déjà si elle doit continuer. Mais ça, ce n'est pas la première fois que ça lui arrive ! assura t-il en se tapant joyeusement les cuisses de ses deux mains velues.
L'Éventreur, qui n'avait jamais vu Dieu, lui demanda, non de se répéter, car Satan n'aimait pas réitérer. Mais de qui parlait-il donc ?
— De l'autre ! Du seul ! Explosa son patron. De leur Dieu, corne cul ! De cette lopette qui se prétend leur père, alors que c'est moi qui les ai recueillis et élevés après son accouchement sous X ! Écoute bien, Jack ! Il devint sentencieux. Je vais m'inviter à sa surprise-party. Alors pas de bourde sur cette affaire ! Pas la moindre gaffe ! Le moindre pet indiscret ! Je veux que tout le monde se tienne à son poste. Il ne devra pas trouver ce qu'il cherche ! Poste des hommes à nous sur la place où tu sais et demande-leur de ne rien laisser filtrer ! De vaquer à leurs sournoiseries habituelles. Je le sens : la partie va être serrée cette fois-ci.
— Bien ! se réjouit Jack, comprenant enfin de qui son Maître voulait parler. De l'action ! ajouta-t-il dans un râle immonde.
Soudain, la cape du Maître du soufre s'enflamma. Oui ! Je sais, c'est un peu gros. Mais aussi surprenant que cela le fut un temps, la cape du maître du feu n'était pas ignifugée ! En conséquence, et ceci, pour la sept millième fois de l'année en cours, Satan cracha son soufre en tentant de circonscrire l'incendie. .
..— Ne restez pas comme ça, tas de braises molles sans flammèches ! Venez cracher sur ces flammes de merde ! Ça me gratte qui s'en est intolérable. Quant à toi, l'Éventreur, tu vas immédiatement te rendre sur Enfer IV afin d'empaler ces traîtres de fabricants de napalm qui n'ont toujours pas réussi à mettre au point une cape satanique digne de ce nom ! Tu m'as bien compris ? Insista-t-il en faisant des gestes inconsidérés de ses quatre membres pubescents. Empale-moi ces fils de pute ! Et par le cul ! |

Les Enfers
Avant d'aller plus loin, laissez-moi vous dessiner de quelques traits bien tordus, ce qu'étaient les Enfers. Pour commencer, sachez qu'à cette époque, l'Enfer n'était pas sous vos pieds. Encore moins chez votre voisin, comme vous l'avez si souvent supposé ou tel que les âmes naïves vous l'ont fait croire. Les Enfers étaient un système constitué de quatre planètes. Aussi rougeâtres et écarlates que le plus mauvais sang. Les êtres immondes qui les peuplaient n'étaient que douleur, souffrance, terreur et fantasmes d'évasion. Je dis bien fantasmes, car, de ces mondes-là, on ne s'évadait jamais. Si loin de nous, mais si proche de nos guerres et massacres, ils formaient autrefois la Galaxie d'Enfer.
La première planète portait le nom d'Enfer I. Poste avancé du Satanisme contemporain. Elle se situait sur la troisième orbite du système. Son rôle était d'ordre administratif. Sa finalité : le marquage, puis la répartition des damnés. Taille : 40.000 kilomètres de circonférence. Température : 885 degrés.
Sa grande sœur se nommait Enfer II. Monde dénué de sens, cette planète n'était qu'un énorme donjon médiéval où finissaient, empalés pour l'éternité, les cons-damnés des condamnés que la mort ne délivrait jamais du supplice. Sa taille : 80.000 kilomètres de circonférence. Température : 1.200 degrés. Elle se situait sur la deuxième orbite.
III était la planète réservée aux damnés et à eux seuls. Chanceux, ils avaient l'honneur de vivre aux côtés de Satan. Là-bas, loin de toutes mythologies aux sagesses relatives, le Mal était devenu leur nouvelle religion, leur nouveau « voisin » immédiat et unique. Né au cœur du chaudron, cette terre de feu était continuellement survolée par des clameurs et des invectives assourdissantes. Lave vivante, elle se nourrissait du sang des damnés qui la travaillaient. De leurs yeux coulaient des larmes de cendre. Taille : 200.000 kilomètres de circonférence. Température : 1.400 degré. III se situait sur la première orbite.
Enfer IV était un rêve bleu. Une sorte de planète cargo au service du Malin. Quand Satan pensa son monde, il créa deux Enfers pour les hommes, un refuge pour les Anges à la dérive et un Paradis pour lui. Paradis Satanique de premier choix, ce monde avait son soleil, ses plages, ses cocotiers et ses mers infestées d'avocats et de clercs de notaire. Si en surface le sable était des plus immaculés, en sous-sol, notre monde se faisait dépouiller. Aussi, n'allez pas le crier aux quatre vents, mais IV possédait un passage pour pirates Sataniques. Ce passage permettait aux industriels qui y travaillaient, de capturer des navires dans le célèbre triangle des Bermudes. Malheureusement, pour les tour-opérateurs, tous ces objets étalés un peu partout sans la moindre discrétion, avaient transformé cette « belle », mais dangereuse planète, en un énorme Disneyland de machines mortifères. Un centre commercial, doublé du salon de l'armement à la pointe de la technique. Taille : 60,000 kilomètres de circonférence. Température : 32 degrés. IV se situait sur la dernière orbite.
|