.. Extrait chapitre 26 - Le voyage de Babi

...Le petit à bord, le Père Noël lui demanda de quel village il venait, et plus précisément, où étaient ses parents. Tremblante de froid, la main droite du petit désigna une grande maison. À sa vue, l'homme en rouge reconnut une place qu'il connaissait. Elle était la fontaine de ses étés, le foyer où il avait grandi, l'orphelinat de son premier baiser. Les murs étaient d'un blanc passé, la toiture rouge, ondulée, et imposant de simplicité était le petit beffroi de bois qui la surmontait. Si ses souvenirs étaient bons, la neige qui recouvrait le toit, devait, comme autrefois, venir mouiller les pierres taillées d'une église du 12e siècle. Le traîneau s'immobilisant, il vit le couvent et se souvint de cette sœur, qui, naguère, lui enleva de la tête une tique de la taille de son pouce. La voix légèrement tremblante, il demanda au petit s'il était orphelin.

   — Oui, sourit l'enfant ! En tout cas, c'est comme ça qu'ils disent à école.

   Se posant en souplesse, le traîneau glissa pour s'arrêter devant un grand portique en fer forgé. À sa vue, le père Noël lut immédiatement la plaque gravée. «Orphelinat St. Jean. » Regardant les murs d'enceinte, il se souvint les avoir grimpés et ressentit les gifles reçues pour l'avoir fait. La gorge serrée, il passa sa main sur son visage afin de balayer une larme qui lui avait échappé par mégarde. La passerelle tomba. Le petit l'emprunta. L'horloge du clocher sonna douze coups puis s'immobilisa. Guettant les fenêtres du troisième étage, le père Noël vit de la lumière dans son ancienne chambre. Réalisant l'instant, il se rappela que derrière ces murs, il y avait une cinquantaine d'enfants, qui, comme lui autrefois, rêvait de Noëls plus gras. Terrifié par la tâche, il se frotta à nouveau le visage. Revigoré par les souvenirs, il respira un grand coup avant de pousser le petit portillon. Dans la cour, rien n'avait changé. Le vieux chêne se mourait. Les paniers de basket avaient l'air aussi instables qu'à son époque. Quant à la statue de Saint-Jean, son regard était toujours de pierre. Par de larges fenêtres, il entrevit le rez-de-chaussée. La salle à manger était modestement, mais joliment décorée. Fixant la lumière des chandelles accrochées aux branches du sapin, il demanda au petit d'aller retrouver ses copains. Le dos chargé de cadeaux, il regarda le ciel et remercia le cousin Noël pour ce moment d'exception. Armé de son seul courage, il présenta la clé à la porte.

.. — Elle ne marchera pas, lui lança le renne de tête.

   — Pourquoi ?

   — Car tu es ici chez toi.

   — Mais cette porte est toujours fermée après 20h00, insista le père Noël.

   — Fais comme lorsque tu étais enfant. Pense avec ton cœur puis tourne la poignée.

   Faisant comme le renne lui conseillait, Pascal se souvint qu'autrefois, il rêvait d'une famille d'accueil pleine d'affection… mais aussi de pognon pour augmenter ce que l'assistance publique osait appeler de l'argent de poche. Il n'en avait pas fallu davantage pour pousser la porte à s'ouvrir. Faisant quelques pas, il s'arrêta face à l'escalier qui, dans ses souvenirs, menait à la salle télé. Humant un parfum de bois brûlé et de cendres froides, il se rappela d'un éducateur en particulier. Il s'appelait Pierre. Il était musicien. Il aimait la tarte flambée. Il votait à droite. Soudain, il entendit chanter les enfants. « Je connais cette chanson, s'arrêta-t-il. C'est « Love », la chanson du vagabond. »

Ne pouvant plus reculer, il respira encore un grand coup et poussa la porte du réfectoire.

   — Ho ! Ho ! Ho ! hurla-t-il. Joyeux Noël à tous.

   Surexcités, les petits hurlaient leur joie.

   — On se calme, ordonna l'éducateur !

   Posant sa guitare, il demanda aux enfants de se rasseoir dans le plus grand des silences. Sous l'autorité de sa voix, les petits formèrent un cercle à même le sol.

   — Excusez mon ignorance, Père Noël, se permit l'éducateur, mais qui vous envoie ?

   — Les glaces du Grand Nord, mon ami. C'est elles qui me disent où je dois me rendre, l'assura le Père Noël. Les rennes font le reste. Moi, je ne fais que la distribution.

   Debout, au centre du cercle que formaient les petits, le père Noël les dévisagea. Ils venaient d'horizons différents et pourtant, ils avaient la même mère : Marie. Chacun était distinct et pourtant, ils cohabitaient en harmonie. Ici, Marc n'avait aucune objection à figurer à côté de Saïd. Et le plus petit savait qu'au dehors, il serait protégé par les plus forts.

 

   Se revoyant enfant, il réalisa que rien n'avait changé. Sentant le trac revenir, il sortit une longue liste de sa poche et la déroula. Bégayant, ce qui ne lui était plus arrivé depuis bien longtemps, il commença sa longue, sa trop longue lecture. Le premier de la liste était Jacques. Il avait 7 ans. Il était intimidé et devait posséder de fortes origines italiennes. Se rappelant d'un Jacques de son époque, le père Noël eut un pincement au cœur.

   — Ohhh, lança-t-il en direction du petit ! Mais je lis là que tu as été très plaisant cette année.

   — J'ai fait de mon mieux, Père Noël, se targua le petit

Jacques.

   — Pour cela, compléta l'homme en rouge, je t'ai apporté tous les jouets que tu m'as demandé.

...Le sourire de Jacques passant, le Père Noël déroula celui d'Eric. Deux minutes plus tard, ce fut celui de son frère, Serge, qui préféra un circuit électrique aux pistolets d'Éric. Respirant un grand coup, le père Noël nomma leurs amis : Marc, Sylvain, Patrice et Yvan. Ces derniers repartis, ce fut au tour de Saïd et de son frère, Ahmed, qui, satisfait, fit place au sourire de la petite Christine, la sœur de Jacques et Hugo. Essouffler, le père Noël vit arriver Martine et sa sœur, Patricia, puis Régis et sa sœur, Françoise.

Mais là, à l'appel de cette dernière, une blonde de 14 ans, il cessa un instant sa lecture. Ce prénom, il le connaissait. Cette chevelure, il l'avait respirée. Elle s'appelait Françoise et adorait les caramels. Il s'appelait Pascal et dépensait tout son argent de poche en Carambars. Comme il se le rappelait, pour deux caramels, il pouvait voir ses poires. Pour cinq Carambars, il pouvait les effleurer. « Cette gamine n'avait vraiment pas le sens des affaires, » se rappela-t-il.

 

La Françoise repartie, il distribua encore tellement de cadeaux que la hotte s'en trouva vide. Regardant les enfants jouer, il comprit qu'il était temps de s'éclipser.

*

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   Au même moment dans les Cieux

   — C'est pour quand, demanda Dieu ?

   — Pour maintenant, annonça Noël !

   — J'espère que tu as bien fait les choses ! Je ne voudrais pas le récupérer revêtu d'une camisole de force.

   — Admire le travail !

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...La main sur la porte, le Père Noël entendit une petite voix dans son dos.

   — Et moi, père Noël ? Tu me les donnes quand, mes cadeaux ?

   C'était le petit garçon trouvé sur le bord de la route. Encore assis sur le sol recouvert de neige, il attendait ses cadeaux. Gêné par son oubli, le père Noël ressortit rapidement sa liste, puis lui demanda son prénom.

   — Pascal. Mais ici, tout le monde m'appelle Babi.

   — Comment tu as dit ?

   — Pascal.

   — Non, juste après.

   — Babi.

   Levant le regard, le père Noël comprit que si rien n'avait changé, c'était qu'il était face à lui-même… et ceci 31 ans plutôt.

*

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   Dans les Cieux

   — Là, tu es dur, Noël !

   — Pas du tout, Dieu. S'il se gère comme il le faut, tu sauras de quoi il est capable. Tu sais, ils sont peu nombreux à pouvoir se regarder en face.
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...Photographiant Éric, le père Noël superposa son image à celle de sa mémoire. Éric était bien Éric, ce copain qui lui avait sauvé la vie, un après-midi d'été. Jacques était bien Jacques, ce frère de sang, avec qui ils s'étaient juré de se revoir après le foyer. Il ne l'a jamais revu. Hugo était Hugo. Marc, Marc… Et par suite logique, il comprit que Françoise était « Caramel », la sœur de Régis. Soudain, il réalisa l’impensable. L'éducateur qu'il avait tant apprécié était, lui aussi de la soirée. Assis à côté de sa guitare, le fan de Jacques Chirac pensait du regard. Cette image lui fit chaud au cœur. Toutefois, son cœur se serra tellement qu'il commença à lui donner du mal à respirer. Devant se reprendre, il s'assit un instant afin de récupérer.
   — Si j'en crois ma liste, dit-il à Babi, le cadeau que j'ai pour toi est un peu spécial. Pour faire simple… disons que, contrairement à tes camarades, tu n'auras pas l'hélicoptère, ni le mécano, ni le vélo, ni la montre, ni le blouson, ni les patins à roulettes, ni la famille d'accueil que tu m'as demandé.
   — Pourquoi, demanda Babi sans comprendre ? Moi aussi, j'ai été gentil.
   — Car le cadeau que je vais te faire est bien plus précieux que tous ceux que tu pourras t'offrir quand tu seras en âge de t'acheter autre chose que des Carambars.
   Se levant, le Père Noël se dirigea vers l'éducateur.
   — J'ai aussi un petit cadeau pour vous.
   Sortant une tarte flambée de sa hotte, il lui lança :
   — Une tarte, pour tous les bouts de tartes. Bon appétit, Pierre !